Auteur d’un «Dictionnaire historique et critique du racisme» (PUF), Pierre-André Taguieff réagit à la polémique déclenchée par les insultes proférées à l’encontre de Christiane Taubira et souligne les impasses et les contradictions du «discours antiraciste».

Assiste-t-on à un « retour de la France raciste », comme le prétend le journaliste Harry Roselmack dans une tribune au « Monde» ?

L’annonce du «retour de la France raciste» est régulièrement faite depuis les années 50, en référence à Vichy ou aux années 30. On y reconnaît aussi la thèse du «racisme institutionnel», postulant que la société tout entière est intrinsèquement raciste en raison de sinistres héritages dont la persistance serait irrémédiable.

Ceux qui dénoncent une nouvelle poussée de racisme anti-Noirs ne font que réagir avec émotion à l’actualité. Aucune étude fondée sur des enquêtes récentes ne permet de conclure dans ce sens. Il n’y a pas, aujourd’hui en France, une vague de racisme anti-Noirs. […]

Et Christiane Taubira ? N’est-elle pas victime d’un racisme anti-Noirs ?

Victime d’injures racistes aussi odieuses que grossières, Christiane Taubira est moins visée en tant que «Noire» qu’en tant que ministre devenue emblématique de la gauche au pouvoir, frappée d’une impopularité croissante. […] Parmi les nombreux Français qui jugent Mme Taubira incompétente et irresponsable, donc «dangereuse», il en est très peu qui approuvent les attaques racistes contre elle. Si la société française était sous l’emprise de passions négrophobes, la situation serait fort différente.

N’y a-t-il pas malgré tout une «banalisation de la parole raciste»?

Quelques injures racistes, si intolérables soient-elles, ne permettent pas d’établir un tel diagnostic. La dénonciation de la «banalisation de la parole raciste» est depuis longtemps un lieu commun de la rhétorique antiraciste. […]

Christiane Taubira estime que les insultes dont elle est l’objet relèvent d’une «attaque au cœur de la République»…

Autre cliché, auquel recourent tous les élus ou les membres de l’exécutif lorsqu’ils sont attaqués.

Le président de la République, face aux huées, déclare que « c’est la République que l’on vise ». Méthode d’auto-transfiguration : « Moi, la République ». C’est supposer qu’on s’attaque au sacré à travers lui. La réalité est plus prosaïque : les injures et les huées visent un gouvernement de plus en plus impopulaire en raison des effets de sa politique.

Le discours antiraciste n’est-il pas devenu inopérant ?

Il a le mérite de rappeler des principes et des idéaux, ceux des sociétés « ouvertes » et des démocraties pluralistes. Mais, en se figeant, en devenant une langue de bois, il perd une grande partie de sa crédibilité. Le moulinage rhétorique de clichés et de slogans n’est guère attractif.

Depuis 1983-84, les organisations antiracistes répètent que leur objectif est de faire disparaître le Front national de la scène politique. Leur échec est aussi flagrant que révélateur. Leurs dénonciations diabolisantes ne sont pas seulement inefficaces, elles semblent participer à la construction du mouvement lepéniste et renforcer son dynamisme.

En outre, les militants qui ont professionnalisé l’antiracisme, ou plutôt tel ou tel antiracisme, tendent à remplacer la réflexion critique, l’analyse des situations et la volonté d’argumenter par des appels à la répression et à la sanction. […]

Au printemps dernier, l’Assemblée nationale a supprimé le mot «race» de la législation française. Tout en réaffirmant qu’elle « interdit et condamne le racisme». N’y a-t-il pas là une contradiction ?

La contradiction est flagrante, et l’opération contre-productive. C’est le mariage de la bonne volonté antiraciste et de l’aveuglement, sous l’égide d’une tendance à légiférer frénétiquement et d’un moralisme autoritaire. On voit mal en quoi supprimer le mot «race» du texte de la Constitution française contribuerait à la lutte contre le racisme. Tout d’abord, le mot « race » a de nombreux synonymes ou quasi-synonymes qu’il faudrait aussi supprimer: «ethnie» ou «groupe ethnique», «nation», «culture», «communauté», etc. […]

Le Point/Crif

 

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